Explorer les tensions entre les définitions philosophiques, les objectifs légaux et la réalité du système
judiciaire français
La Justice : trois conceptions fondamentales.
Avant d’analyser les dysfonctionnements du système judiciaire français, il est essentiel de clarifier
ce que nous appelons « justice ». La notion recouvre trois dimensions distinctes mais
interconnectées.
Justice idée : la norme philosophique
Définition théorique.
La justice comme principe d’équité et de conformité à ce
qui est dû à chacun. Elle vise l’harmonie sociale et
l’équilibre entre les droits et les responsabilités.
Racines philosophiques : Platon (harmonie de l’âme et de la cité), Aristote
(égalité géométrique et distribution proportionnée), Kant (respect absolu de la dignité
humaine).
Trois formes aristotéliciennes.
Commutative : Égalité arithmétique dans
les échanges (valeur pour valeur)
Distributive : Répartition proportionnée
selon le mérite ou les besoins
Corrective : Restauration de l’équilibre rompu par un délit/crime
2. Justice-devoir : la vertu personnelle
La justice comme vertu morale : la capacité à reconnaître les droits d’autrui et à
respecter l’égale dignité de chaque personne. C’est l’orientation interne de celui qui agit
justement, pas simplement le respect des lois.
« L’homme juste établit un ordre intérieur, il harmonise les trois parties de son âme absolument
comme les trois termes de l’échelle musicale. »
— Platon, La République
3. Justice-institution : l’appareil judiciaire
La justice comme système organisé : l’ensemble des institutions, des procédures, des
magistrats et des règles chargés d’appliquer le droit positif et de trancher les litiges selon des
protocoles définis.
Caractéristiques :
Hiérarchie des juridictions (tribunaux judiciaires, cours d’appel, cour de cassation)
Processus adversarial ou inquisitorial
Codes de procédure civile et pénale
Professionnels du droit (magistrats, avocats, greffiers)
Garanties procédurales (droit à la défense, audience, délai raisonnable)
Tensions intrinsèques entre les trois conceptions.
Ces trois niveaux ne sont pas automatiquement alignés :
Justice-idée vs Justice-institution : L’idéal d’équité peut entrer en conflit
avec les règles procédurales rigides
Justice-devoir vs Justice-institution : Un magistrat agissant « justement »
selon sa conscience peut contredire le code de procédure
Rapidité vs Équité : Rendre rapidement ne garantit pas l’équité ; prendre le
temps d’une étude approfondie peut violer le droit au délai raisonnable
La réalité du système judiciaire français (2024–2025).
Le fossé entre l’idéal de justice et la réalité institutionnelle est documenté par des données
alarmantes.
Chiffres clés sur la confiance et la perception
0 %
Français ayant confiance dans la justice (2024)
0 %
Jugent la justice trop lente
0 %
Trouvent le langage peu compréhensible
0 %
Dénoncent un traitement inégal
⏰ Les délais judiciaires : une urgence critique
Distribution des délais civils (moyenne : 12,1 mois)
Anatomie d’une procédure (12 mois)
La « mise en état » (échanges d’arguments écrits) consomme 70 % du temps judiciaire.
Délais moyens par juridiction
Appel10,4 mois
Civil (1re instance)12,1 mois
Criminel (instruction)40,5 mois
Match européen : durée 1re instance
🇫🇷 France637 jours
🇩🇪 Allemagne218 jours
La France est ~3 × plus lente que son voisin.
🎯 L’expérience directe modifie la confiance
Paradoxalement, vivre un procès améliore souvent l’image de la justice, contrairement à la rumeur publique.
53%
Français sans aucune expérience judiciaire
75%
Expérience directe : Satisfaction Majoritaire
43%
Expérience mixte (Directe + Médiatique)
Conclusion : La défiance se nourrit plus des rumeurs et des cas exceptionnels médiatisés que de la réalité quotidienne des tribunaux.
Coûts des dysfonctionnements
Responsabilité civile de l’État : 249 condamnations par an pour délais
excessifs (2020), ~2 millions d’euros indemnisés annuellement
Fardeau psychologique : stress prolongé pour les justiciables (5–10 ans pour
certains litiges)
Causes structurelles de la lenteur
Sous-dotation en moyens : manque chronique de magistrats, greffiers et
ressources informatiques
Accumulation de stock : plus d’affaires entrantes que d’affaires traitées
Complexification des procédures : +37 % de durée pour les contentieux longs et
complexes
Comportements dilatoires : manœuvres des avocats pour retarder (écritures
rallongées de 100 % en 20 ans)
Manque de spécialisation : pas de classification automatique des affaires par
complexité
Le delta : l’écart entre idéal et réalité.
Ce qui est attendu vs ce qui se passe réellement. Identifier ce delta est le point
de départ pour toute réforme.
Justice distributive : l’écart fondamental
Ce qu’on attend d’Aristote.
Les biens, honneurs et sanctions doivent être distribués proportionnellement aux mérites,
qualités ou services rendus. Justice géométrique : chacun selon son dû.
Survolez ou cliquez pour voir la réalité
Ce qui se passe.
Délais imprévisibles créent des inégalités : qui attend 2 mois vs 5 ans ?
Coûts judiciaires dissuasifs = seuls les riches peuvent se défendre efficacement
Complexité procédérale = seuls les initiés (avocats) ne sont pas perdus
Variation selon la région/juridiction = pas d’égalité nationale
Justice corrective (rectificative) : l’écart du rééquilibrage
Ce qu’on attend.
Restaurer l’équilibre rompu. La sanction doit proportionner la peine à la gravité et aux
intentions du fautif, permettant rédemption et réintégration sociale.
Deux approches complémentaires :
Rétributive : « Tu as fait le mal, tu dois payer »
Restaurative : « Tu as causé du tort, tu dois réparer »
Survolez ou cliquez pour voir la réalité
Ce qui se passe
Prisons surpeuplées = conditions inhumaines = radicalisation plutôt que rédemption
Justice pénale très lente = victime oublie, auteur s’enkiste dans le déni
Justice restaurative (médiation, conférences) sous-utilisée (< 10 % des cas)
Pas de suivi post-condamnation efficace = taux de récidive élevé (~68 % en 5 ans)
Absence de reconnaissance du préjudice pour la victime = aggravation du trauma
Justice commutative : l’écart de l’échange équitable.
Ce qu’on attend.
Les contrats, accords, indemnisations doivent reposer sur une égalité arithmétique : valeur pour
valeur.
Survolez ou cliquez pour voir la réalité
Ce qui se passe.
Litiges commerciaux paralysés pendant 12+ mois = pertes économiques non indemnisables
Indemnisations des victimes aléatoires = pas d’égalité entre deux victimes comparables
Frais de justice disproportionnés = injustice procédurale (avocat + expert + frais de greffier)
Localisation du delta : où se trouve le point de faiblesse du système ?
L’écart se cristallise à quatre niveaux :
Accès : coûts prohibitifs excluent les modestes. 69 % dénoncent une inégalité.
Procédure : complexité intentionnelle ou non = frustration. 78 % trouvent
incompréhensible.
Délai : plus de 600 jours en moyenne = justice retardée = justice déniée. 86 %
quittent la lenteur.
Exécution : jugement rendu, mais condamné n’exécute pas = injection de la
victime. Taux d’exécution : ~70 %.
🔄 Le Cycle Vicieux du Delta
Comment l'écart s'auto-entretient :
1. ⏳ LENTEUR Délais trop longs
2. 😤 FRUSTRATION Sentiment d'injustice
3. 📉 DÉFIANCE Perte de confiance
4. 📝 ABUS Multiplication des procédures
5. 🚨 SATURATION Engorgement accru
Philosophies de la justice : au-delà de la rétribution.
Comment différentes conceptions philosophiques répondent à la question fondamentale : Quel
est l’objectif de la justice ?
1. Justice rétributive (punition méritée)
Principe : le mal appelle la punition. « Œil pour œil, dent pour dent » évolue vers
une proportionnalité pensée.
Justification morale (Kant) : punir le coupable est un impératif catégorique pour
respecter sa dignité (sinon on le traite comme non-moral, animal irresponsable).
« La punition doit être infligée, non pour un bien futur, mais parce que le crime a été commis. »
— Kant, Métaphysique des mœurs
Limite : ne répare pas la victime, n’arrête pas la
récidive si la prison = école de criminalité.
2. Justice utilitariste (maximiser le bien-être collectif)
Principe : la justice doit réduire la souffrance totale et maximiser le bonheur
global. La punition doit servir la dissuasion et la prévention, pas la vengeance.
Réhabilitation professionnelle et éducative en prison
Médiation pour les conflits mineurs (réduit la charge judiciaire ET les dégâts sociaux)
3. Justice restitutive (réparation et réconciliation)
Principe : l’infraction est une rupture du lien social. Le but n’est pas de punir,
mais de restaurer l’équilibre en responsabilisant l’auteur et en reconnaissant la
victime.
Processus :
Médiation auteur-victime (si consentement)
Conférences restauratives (familles, communauté)
Accords de réparation négociés (indemnisation, travaux de réparation symbolique)
Résultats en France (depuis la loi de 2014) :
↓ Récidive : taux de 55 % vs 68 % pour les voies classiques
↑ Satisfaction victime : sentiment d’être « entendue dans sa globalité »
↑ Accomplissement des accords : ~80 % des accords tenus (vs ~60 % pour les peines classiques)
4. Justice transformatrice : changer les structures injustes
Principe : la justice ne doit pas juste résoudre des conflits individuels, mais
transformer les systèmes de domination et d’inégalité qui les génèrent.
Critique : dépasse les cas judiciaires → réclame des
changements législatifs, politiques, culturels.
Exemple : ne pas juger en silence un cas de
discrimination, mais en faire un point de départ pour changer les pratiques institutionnelles.
5. Justice procédurale : le respect du processus
Principe : une décision est juste non pas par son contenu, mais si elle a été prise
selon un processus équitable, transparent et accessible.
Garanties procédurales essentielles :
Droit à une audience impartiale
Droit à la défense
Droit d’appel
Délai raisonnable
Transparence (audience publique)
Paradoxe actuel : le système français échoue à respecter
le délai raisonnable → échoue à être « juste » procéduralement, même si la décision substantive était
bonne.
6. Justice et pardon : réconciliation vs oubli
Enjeu éthique : le pardon doit-il être le but de la justice, ou doit-il
rester un choix personnel de la victime ?
« La justice réparatrice cherche à réconcilier non pas en oubliant, mais en reconnaissant la
blessure, en responsabilisant l’auteur et en restaurant la dignité de la victime. »
— Howard Zehr, fondateur de la justice restaurative
Risque : imposer le pardon à une victime qui ne l’accorde
pas = nouvelle injustice.
Balance : la justice restaurative crée l’opportunité de pardon et
de réconciliation, mais ne les impose pas.
Neurosciences et prise de décision judiciaire
Que révèlent les découvertes récentes sur la manière dont notre cerveau prend des décisions ? Implications
pour l’équité judiciaire.
Le problème : le conscient ne contrôle que 5–10 % de nos décisions
La majorité de notre activité cérébrale est automatique, inconsciente. Les
magistrats ne font pas exception.
Implications pour la justice :
Biais inconscients : même des juges bien intentionnés peuvent être influencés
par le genre, la race, la classe de l’accusé
Fatigue décisionnelle : juge fatigué en fin de journée = décisions plus sévères
ou moins réfléchies
Biais d’ancrage : le premier argument entendu « pèse » plus que sa logique réelle
Effet de contraste positif : une seule caractéristique (ex : apparence)
influence la perception globale
Études empiriques fascinantes
1. Étude de la fatigue décisionnelle (Danziger et al.) :
Libération conditionnelle accordée à 65 % des cas avant la pause-déjeuner
Libération conditionnelle accordée à 10 % après la pause-déjeuner
→ Pas lié à la complexité du cas, mais à l’épuisement mental (ressources cognitives limitées)
2. Imagerie cérébrale fonctionnelle (IRMf) :
Les régions du cerveau associées à l’empathie s’activent différemment selon le profil de l’accusé
Les magistrats montrent moins d’activation empathique face à des accusés « autres » (racisés,
immigrés)
Cela corrèle avec des peines plus sévères
3. Responsabilité et libre-arbitre :
Les neurosciences montrent que les décisions conscientes sont précédées d’activité cérébrale
inconsciente
Cela remet en question le concept juridique de « culpabilité » basé sur l’« intention consciente »
Mais aussi : ne disculpe pas (l’inconscient n’échappe pas à la responsabilité)
Comment les neurosciences peuvent améliorer la justice
Reconnaître les biais : formation à la conscientisation des biais inconscients
pour les magistrats
Structurer les délibérations : protocoles qui forcent à considérer les éléments
factuels avant les intuitions
Imagerie cérébrale (avec précautions) : utiliser l’imagerie par résonance
magnétique (IRM) pour évaluer l’état neurologique (ex : lésions cérébrales affectant
l’impulsivité)
Limiter la fatigue décisionnelle : nombre de cas par jour limité pour préserver la
capacité cognitive
Diversité des jurys : plusieurs visions réduisent les biais d’un seul cerveau
Alertes sur les limitations cruciales
Les neurosciences ne doivent pas :
Devenir un substitut au raisonnement juridique (l’absence d’activation cérébrale n’est pas une
preuve)
Justifier une « justice prédictive » qui stigmatise des groupes entiers
Réduire la responsabilité individuelle (excuse neurologique douteuse)
Être utilisées pour « lire l’esprit » d’un accusé (craintes d’un Orwell judiciaire)
La France, par l’article 16-14 du Code civil (2011), encadre strictement
l’imagerie cérébrale : usage médical, recherche scientifique ou expertise judiciaire uniquement,
avec consentement écrit. Les termes techniques (IRM fonctionnelle, neuroimagerie) remplacent les
abréviations anglaises.
Vers une « justice intégrative »
Les neurosciences complètent (ne remplacent pas) la philosophie :
Compréhension du cerveau criminel : impulsivité, trouble du contrôle des
émotions → réhabilitation adaptée, pas surpunition
Évaluation du préjudice neuropsychologique : trauma PTSD chez les victimes,
lésions cérébrales chez l’accusé
Justice réparatrice et neurosciences : comprendre comment le dialogue et
l’empathie « réparent » réellement les cerveaux blessés
Quiz interactif : identifiez les biais judiciaires
Testez votre compréhension des principaux biais qui influencent les
décisions de justice. Sélectionnez la réponse correcte :
🤖 Intelligence artificielle et justice : l’état de l’art
Peut-on remplacer un juge par un algorithme ? Que dit la recherche actuelle sur l’utilisation de l’IA
dans les systèmes judiciaires ?
Le mythe : l’IA objective et neutre
L’argument séduisant : les algorithmes ne se fatiguent pas, ne sont pas influencés par l’apparence,
ne connaissent pas de préjugés.
Le problème fondamental.
L'IA reproduit les biais des données sur lesquelles elle a été entraînée. Si les données
historiques reflètent des inégalités systémiques, l'algorithme les amplifiera.
Cas d’étude : COMPAS et la récidive
Contexte : aux États-Unis, l’algorithme COMPAS (Correctional Offender Management
Profiling for Alternative Sanctions) évalue le risque de récidive pour influencer les décisions de
libération conditionnelle.
L’illusion : un algorithme « objectif » réduit les biais raciaux
La réalité : étude ProPublica (2016) : COMPAS classait les accusés noirs comme
« à haut risque » deux fois plus souvent que les accusés blancs pour des infractions similaires
La cause : l’algorithme avait appris sur des données historiques reflétant des
inégalités d’application du droit (surveillance plus intensive des quartiers racisés)
Le paradoxe : optimiser pour réduire un type d’erreur crée un autre type
d’erreur — impossible de neutraliser entièrement les biais
Applications actuelles de l’IA en justice (recherche 2024–2025)
Prédiction de verdict : algorithmes entraînés sur des milliers de jugements
pour estimer l’issue d’un procès. Précision : 65–75 % pour les cas civils simples ; beaucoup moins
pour les cas complexes.
Recommandation de peine : suggérer une plage de sanction basée sur la
jurisprudence. Risque : rigidité (perte de discrétion équitable).
Détection de fraude : identifier les documents falsifiés, les arnaques
potentielles. Utile pour réduire la charge judiciaire.
Recherche juridique assistée : LLM (modèles de langage volumineux) pour
rechercher la jurisprudence pertinente rapidement. Déjà utilisé en France (Légifrance, Doctrine).
Analyse de contrats : identifier les clauses usuelles, anomalies, risques.
Outil d’aide, pas de remplacement.
État de la recherche : les découvertes clés
Où l’aide de l’IA est requise
✓ Accélère la recherche juridique
✓ Réduit les erreurs administratives
✓ Identifie les patterns dans la jurisprudence
✓ Supporte les décisions, ne les remplace pas
Où l’IA échoue
✗ Reproduit les biais historiques
✗ Manque de compréhension du contexte nuancé
✗ Transparence faible (« boîte noire »)
✗ Refuse de juger ce qui sort de son entraînement
Peut-on avoir un juge d’instance juste ?
Problème 1 : le biais dans les données
Aucun ensemble de données n’est neutre. Toute IA reflète les choix de qui l’a créée.
Impossible d’entraîner sur l’injustice historique sans reproduire l’injustice.
Problème 2 : légitimité démocratique
Un juge, même impartial, doit justifier ses décisions aux justiciables. Un algorithme ne peut
pas.
Le droit exige la transparence et la possibilité de contester. Les LLM ne répondent pas à ces
exigences.
Problème 3 : l’équité vs l’efficacité
L’IA optimise pour l’efficacité (traiter plus de cas, plus vite).
La justice requiert l’équité (traiter chaque cas selon sa particularité).
Ces deux objectifs sont souvent en tension.
Recherche actuelle : trois directions
1. La justice est explicable
Projet français (2024) : créer des « IA de confiance » avec une transparence maximale (déboguer
le modèle pour qu’il justifie chaque prédiction).
Chercheurs : Université Paris-Cité, CNRS. Financé par le ministère de la Justice.
Objectif : un algorithme ne remplace jamais, mais assiste le juge en expliquant son
raisonnement.
2. Détection et correction des biais
Auditer systématiquement les algorithmes judiciaires pour identifier les disparités par
groupe démographique.
Éthique de l’IA appliquée à la justice : charte de responsabilité pour les développeurs.
France : l’article L133-25 du Code de l’organisation judiciaire (2019) encadre l’algorithme
prédictif.
3. Hybridation humain-machine
Le juge + l’IA : l’algorithme fournit data/schéma, le juge prend la décision finale et la
justifie.
Les études montrent : pour des cas simples, l’hybridation = meilleure que le juge seul OU l’algorithme
seul.
Mais : requiert la formation des magistrats et la confiance dans l’outil (pas acquis).
Les risques de dérive
Scénario 1 : l’automatisation totale
Remplacer les juges par des algorithmes pour « gagner du temps ». Résultat : justice
industrialisée, sans responsabilité, sans recours contre l’arbitraire de la machine.
Scénario 2 : l’algorithme comme légitimation
Utiliser l’IA pour justifier des décisions inégalitaires : « L’algorithme l’a décidé ».
Responsabilité diluée, recours impossible.
Scénario 3 : surveillance prédictive
Algorithmes évaluant la « probabilité de criminalité future » avant l’infraction. Risque majeur :
juger quelqu’un pour ce qu’il pourrait faire, pas pour ce qu’il a fait.
La position officielle française (2024)
Le ministère de la Justice reconnaît l’IA comme outil d’aide, pas de remplacement :
Oui : recherche juridique assistée par LLM
Oui : analyse de documents et détection d’anomalies
Oui : recommandations de peine (avis, non décision)
Non : prédiction de récidive comme seul critère de libération conditionnelle
Non : automatisation des décisions substantives
Étudié : justice prédictive sous encadrement strict
Conclusion : un juge, une IA ?
Verdict : non — du moins pas seul.
L’IA peut aider un juge. Jamais le remplacer.
Raison : la justice requiert responsabilité, justification,
légitimité démocratique. Ces trois éléments échappent à la machine.
L’avenir : des magistrats entraînés à utiliser l’IA comme outil critique, pas comme oracle.
Une justice juste requiert une décision justifiée par quelqu’un qui peut en répondre. L’IA ne peut
jamais répondre.
Vitesse, émotion et justice : ce que les réseaux font au juste et au politique
Les sociétés contemporaines vivent un décalage croissant entre trois temporalités. Ce qui se joue ici
transforme la capacité même d’une société à produire du juste.
Les trois temporalités en conflit
Le temps de l’image
Immédiat, émotionnel, viral.
Voir donne le sentiment de savoir. Mais une image ne donne jamais le contexte complet, les
intentions, les alternatives, les causes hors champ.
Danger : remplacer l’enquête par
la perception.
Le temps de l’opinion
Rapide, polarisé, moral.
L’opinion transforme un événement en récit moral : victime, coupable, héros. Ce sens est
narratif, pas probatoire. Il ferme souvent plus qu’il n’ouvre.
Danger : rendre le doute suspect,
la complexité inaudible.
Le temps du droit
Lent, procédural, contradictoire.
La justice cherche à établir les faits, qualifier juridiquement, respecter les droits. Elle
est lente non par inefficacité, mais par exigence de justesse durable.
Exigence : décisions qui restent
justes après la disparition de l’émotion.
Le renversement fondamental
Dans les sociétés numériques, l’ordre s’est inversé :
Conséquence : l’interprétation précède l’enquête. Le jugement moral précède
l’établissement des faits. Le politique parle avant que la justice n’ait travaillé.
Ce que l’image produit
L’image crée une impression de transparence. Mais elle est fragmentaire :
Ne donne pas : le contexte complet, les intentions, les alternatives, les
causes hors champ
Donne : une alerte émotionnelle, une demande d’attention
Risque : quand l’image devient preuve unique dans l’espace public, elle
remplace l’enquête par la perception
« L’image est puissante pour alerter.
Elle est faible pour juger. »
Ce que l’opinion fait aux faits
L’opinion transforme un événement en récit moral. Ce récit :
✓ stabilise l’émotion collective, donne du sens au choc
✗ mais : c’est un sens narratif, pas probatoire
Il ferme souvent plus qu’il n’ouvre. Il rend :
Le doute suspect
La prudence honteuse
La complexité inaudible
Le capitalisme, la vitesse et la légitimité
Le marché transforme les idées en produits évalués par leur performance :
La logique marchande dans le politique.
Ce qui marche devient ce qui vaut
Ce qui va vite devient ce qui est juste
Validité remplacée par performance
Légitimité remplacée par efficacité
Danger : une décision « juste » aux yeux du marché (rapide,
engageante) peut être profondément injuste au regard du droit.
La parole politique rapide : utile ou dangereuse ?
Lorsqu’elle aide
✓ Reconnaît la gravité et l’émotion
✓ Explique le processus sans annoncer le verdict
✓ Empêche les rumeurs destructrices
✓ Maintient un lien symbolique avec les citoyens
Lorsqu’elle devient dangereuse
✗ Attribue des responsabilités avant l’enquête
✗ Fige un récit avant les faits
✗ Transforme le judiciaire en validation du politique
✗ Ferme l’espace du doute raisonnable
La réconciliation impossible dans le spectacle
La réconciliation suppose :
Un récit commun minimal
Une reconnaissance mutuelle des torts
La possibilité d’évolution des positions
Une sortie de la logique ami/ennemi
Problème : les réactions émotionnelles massives en ligne empêchent tout cela.
Elles figent les identités, transforment le conflit en spectacle, rendent les jugements
irréversibles.
La crise : pas de justice, seulement de la temporalité
Le dilemme actuel.
Quand la vitesse gouverne le sens, le juste devient impossible à produire collectivement.
La justice devient soit :
Trop lente pour l’opinion (verdict public déjà rendu)
Trop rapide pour être juste (cédant aux pressions politiques)
La démocratie devient une gestion d’affects, non plus une délibération de
citoyens.
Exercice interactif : analyser un événement récent
Classez un événement judiciaire/politique selon les trois temps :
Temps de l’image
Quelle image a circulé ? Qu’a-t-elle montré ?
Qu’a-t-elle caché ?
Temps de l’opinion
Quel récit moral s’est imposé ? Qui a gagné ? Qui a
perdu ?
Le temps du droit
Où en est l’enquête ? Quels faits restent à établir ?
Réflexion : les trois temps sont-ils alignés ou en tension ? Quand l’opinion
a-t-elle devancé les faits ? Qui a intérêt à accélérer le jugement public ?
Pistes pour un usage citoyen conscient
Comment résister à la dynamique de la vitesse
Distinguer toujours : émotion et fait, perception et preuve, récit et
qualification juridique.
Refuser les verdicts précoces : demander des processus, pas des coupables
nommés à l’avance.
Protéger le temps de l’enquête : respecter le droit au silence de celui qui
enquête, au doute du magistrat.
Interroger le timing : qui parle vite ? Qui se tait ? Qui a intérêt à une
décision rapide ?
Éduquer à la complexité : accepter que la justice soit moins spectaculaire
que l’opinion, mais plus durable.
Conclusion : la condition minimale
Résister à cette dynamique ne demande pas de refuser l’émotion. Cela demande de lui refuser le
pouvoir de juger.
C’est la condition minimale pour que le juste reste possible dans les sociétés
numériques.
Si la vitesse gouverne le sens, la démocratie devient
spectacle. Si le juste persiste, c’est par la protection volontaire du temps du droit.
Actions pour réduire le delta et restaurer la confiance
Transformer l’écart entre idéal et réalité nécessite des réformes multidimensionnelles, cohérentes et
volontaristes.
Objectif 1 : réduire les délais (600 jours → 365 jours/5 ans)